TexansComment améliorer les pigeons de chair texans, grâce à la variabilité génétique


J'ai été pendant plus de 15 ans l'un des dirigeants de la fédération ProNaturA France, qui défend les éleveurs contre les extrémistes végétariens, anti élevages et anti animaux de races. Elle a notamment empêché l'interdiction de vente en concours par des particuliers et l'interdiction d'élever toute une liste d'animaux de races.

Les plus jeunes ne peuvent connaître ce qui s'est déroulé il y a 20 ans et c'est pour eux que j'écris ces quelques lignes pour les informer afin que les mêmes erreurs ne soient pas à nouveau refaîtes. Les plus anciens, eux, n'ont guère d'excuses d'avoir manqué pas mal d'épisodes.
Entre 1997 et 2002, des "extrémistes écologistes" soi-disant protecteurs des animaux ont tenté au niveau européen de faire interdire d'élever, donc d'exister toute une longue liste d'animaux de races. Ils étaient à deux doigts de réussir si nous n'avions pas mobilisé les plus grands scientifiques et vétérinaires.
Les extrémistes avaient beaucoup d'arguments farfelus. Cependant, ils avaient bien compris qu'il fallait frapper là où cela fait mal : les hypertypes.
Voici ce qu'en disent les spécialistes, que Wikipédia a condensé en ces termes :
"L'hypertype peut être considéré comme un modèle particulier à l'intérieur d'un type. Il résulte d'une sélection se traduisant par une accentuation importante, voire excessive, de certaines caractéristiques du type en vue d'une utilisation zootechnique particulière, qu'elle soit utilitaire (animaux de rente), ou esthétique (animaux de compagnie). Chez les animaux de rente, l'hypertype « culard » se trouve en particulier chez la race bovine à viande Blanc bleu belge, et l'hypertype morphologique laitier chez certaines souches de bovins de race Holstein. Chez les animaux de compagnie, l'hypertype est associé à la recherche d'une « beauté conventionnelle ». Il se traduit par l'exagération de canons de beauté sous l'effet de la mode.
Les chiens d'utilité sont moins touchés, mais le berger allemand est un cas connu dont les troubles locomoteurs ont été accrus du fait de l'abaissement de la ligne du dos qui l'a rendu plus sensible aux effets de la dysplasie de la hanche dont il peut être génétiquement porteur, comme nombre d'autres races canines mais qui peuvent en être moins affectées. ".
La sélection trop poussée vers l'hypertype, chez le berger allemand, est une des causes essentielles de la désaffection du grand public et des administrations pour lui. Après la chute du mur de Berlin, on a retrouvé des bergers allemands "de type ancien" dans l'ex Allemagne de l'Est et ceux-ci sont en train de prendre le dessus sur les bergers allemands de "type moderne". Ceci prouve que toute sélection n'est pas forcément positive, si elle n'est pas pensée avec beaucoup de sagesse dans l'intérêt de l'animal et non dans l'intérêt financier de celui ou ceux qui sélectionnent.
Ceci prouve aussi que la volonté du créateur initial doit être respectée et que les modifications ultérieures du standard, en fonction des modes, ne devraient pas être acceptées. (Je parle des modifications de formes, pas celles qui permettent d'asseoir la santé et la prolificité, notamment grâce à la variabilité génétique). Si on veut modifier, on crée une autre race.

Pour éviter le désastre de l'imposition des listes de races à interdire, il a fallu que les représentants des éleveurs promettent des corrections des erreurs du passé et mettent en place des plans d'actions avec des consignes strictes. Par exemple, il a été décidé que ne devaient plus reproduire les animaux qui ont les yeux qui pleurent, dans les races de lapins ou de chats concernées par ce phénomène.
Chez les pigeons, par exemple, l'emplumement des pattes de certains races, ne devaient pas gênée la locomotion normale de l'animal.

C'est grâce à ces décisions courageuses et de bons sens que les corrections nécessaires ont pu être mise en oeuvre à temps et que les extrémistes anti animaux de races et anti élevages n'ont pas gagné.

Malheureusement, certains sont ignorants ou ont la mémoire courte.
Il ne faut pas donner le bâton pour se faire battre. C'est impératif.
C'est la raison pour laquelle, dans le cas précis du pigeon texan, j'ai été obligé d'intervenir.
Voici une race "à la mode", qui comme beaucoup de races "à la mode" connaît certaines dérives graves.
Il n'y a pas beaucoup de races en aviculture qui permettent d'être légèrement excédentaire : la poule marans et le pigeon texan.
Ma famille a sauvegardé plusieurs races anciennes rares dans notre vie, donc fortement déficitaires et nous n'avions pas l'intention particulière d'élever une race peu ancienne comme le texan. Mais la génétique est notre passion et c'est en voulant essayer de découvrir génétiquement ce qu'était le mâle pigeon texan de couleur charcoal, que nous sommes tombés amoureux de cette race.
La suite nous a plutôt consterné. Au début, mon épouse a acheté des sujets fortement primés en exposition à des "grands éleveurs". Résultats : trois petits par an. Pontes claires fréquentes, oeufs cassés et au maximum un petit à la fois, quand il était élevé. La honte absolue pour un pigeon conçu par ses créateurs pour être un pigeon de chair rustique et particulièrement prolifique.
Alourdir une race de pigeons est à la portée de n'importe quel imbécile. En revanche, lui conserver ses qualités de santé et prolificité, est beaucoup plus difficile.
Alors nous l'avons étudié d'un point de vue scientifique et nous nous sommes aperçus que la plupart de ses problèmes avait la même origine : il était pourri par la consanguinité.
Dans les races "où il y a de la demande", le schéma est souvent malheureusement le même : un dirigeant, entouré d'une petite cour, décide de l'interprétation du standard à suivre et donc de la mode du moment. Cela les avantage, parce que tout le monde vient se fournir chez eux et ils peuvent inonder le marché. Ils gagnent dans les concours, ce qui accrédite, dans l'esprit des autres, le fait qu'ils sont "de bons éleveurs". Un petit nombre d'ancêtres communs va alors se retrouver dans de nombreux élevages et cela provoque un effritement important de la diversité des gènes que contenait la race. En clair, la race s'appauvrit génétiquement. Les problèmes se multiplient alors : mauvaise prolificité et santé fragile.
Dans le but de briller encore plus rapidement dans les concours, certains n'hésitent pas à croiser cousins cousines et même frères soeurs. Tout cela accélère la détérioration de la race. Car bien peu ont des cahiers d'élevages et peuvent vous montrer l'origine des ancêtres sur de nombreuses générations.
Et, il y en a encore moins qui notent les performances zootechniques, comme le nombre de petits élevés par an, leurs poids, etc.

Ce qui nous particulièrement choqué, c'est qu'un éleveur professionnel nous a avoué que de "grands éleveurs de Texans" venaient lui acheter des Hubbels pour élever leurs jeunes texans. Et il a ajouté "Si les Hubbels suivent la même mauvaise pente que les Texans, on sera bientôt dans la merde". En quelques mots, il venait de dévoiler tout le problème.
Cela nous a fait penser à ce superbe mâle texan de deux ans, que nous avions acheté, au début, et qui était incapable de nourrir correctement deux petits. Le deuxième mourrait toujours.

Alors, ma famille a décidé de tout reprendre à zéro. Nous sommes allés chercher très loin différentes origines de pigeons texans en demandant soigneusement de chez qui étaient issus les ancêtres.
Comme nous avions suivi, pendant plus de 15 ans, différents programme pour sauvegarder des races anciennes menacées, nous avons appliqué les mêmes méthodes destinées à stopper l'effritement génétique.
Nous avons mis de côté les critères de "beauté" subjectifs inventés par la mode du moment, notamment "le tour d'oeil non rouge" et "le cou fin". Nous avions vu, il y a des années, chez un éleveur toujours vivant, les pigeons issus des premiers pigeons importés et ils avaient bien le tour des yeux légèrement rouge et un cou intermédiaire, ni grossier, ni fin.
Il faut absolument quitter l'idée du "cou fin", car il conduit à un hypertype, que ne manqueront pas d'exploiter les extrémistes véganiens, anti animaux de races, contre les éleveurs.
Cependant, stopper l'effritement génétique ne suffisait pas. Il fallait reconstruire la santé et la prolificité de la race par le biais de la variabilité génétique.
Pour cela aussi, nous avons appliqué les connaissances et expériences que nous avions dans d'autres espèces et races rares.
Nous avons fait des choix. C'est la suite qui dira si nous avions tort ou raison.
La couleur andalou étant une couleur que nous apprécions tout particulièrement et qui est facile à travailler car le gène indigo est autosomal et dominant (il se transmet une fois sur deux pour être simple quand l'animal est andalou et ne possède donc qu'un gène indigo).
Nous avons donc réalisé le croisement d'un mâle sottobanca français andalou avec une femelle texan noire. Puis, il a suffi de toujours travailler les meilleures femelles andalou faded sur les meilleurs mâles texans pour avoir très rapidement d'excellents résultats.

Nous avons beaucoup écouté les gens autour de nous et la quasi totalité faisait le même constat : ils préféraient la forme et le type du texan, mais ils regrettaient que ce dernier soit devenu trop souvent improductif. Et c'est pourquoi, ils ne voulaient plus acquérir de texans. Ils achetaient exclusivement du pigeon Hubbel.
Nous avons conclu que si le pigeon texan voulait reconquérir la première place, il fallait qu'il puisse avoir les mêmes atouts : double poitrine, prolificité, santé et bon nourricier.
Pour y arriver, nous n'avons gardé que des couples qui faisaient au minimum 14 petits par an; en outre, qui étaient bons nourriciers et bien entendu en santé. La santé est également assurée par un programme de vaccinations, rigoureusement suivi et pas seulement contre la maladie de Newcastle. Contre toutes les maladies contre lesquelles il existe un vaccin : salmonelles, coryza et colibacillose.
Plus un animal est vacciné (aux périodes adéquates de sa vie) et plus il est résistant aux maladies.
La santé est également assurée par un programme préventif d'homéopathie et d'huiles essentielles.
Tout cela a un coût très élevé, mais c'est le prix à payer pour avoir du bon.

Pour le gène de la double poitrine, nous avons eu de la chance. Un jour, chez un éleveur professionnel, nous avons trouvé un jeune femelle brune qui était un croisement d'hubbel et de texan, mais avec un fort type texan et surtout le gène de la "double poitrine" qui est chez les hubbels. Nous avons travaillé avec cette femelle brune, ce qui nous a permis d'introduire le gène "double poitrine" chez le pigeon texan en même temps que la variabilité génétique nécessaire.
Nous avons fait coup double et avons continué à sélectionner au nid avec ce gène double poitrine.

Nous sommes arrivés au but que nous nous étions fixés : avoir un pigeon de chair à la fois beau et prolifique. Le pigeon texan a retrouvé ses lettres de noblesses, car il est à nouveau capable de reprendre la première place devant le pigeon hubbel.

Bien entendu, la sélection est permanente : nous continuons à éliminer ceux qui ne font pas 14 petits par an au minimum, même s'ils sont très jolis.

La morale de cette histoire, c'est qu'une sélection qui n'est basée que sur des critères de beauté subjectifs pour "gagner des coupes" est vouée au désastre.

Les éleveurs amateurs d'animaux de basse-cour ne doivent pas ignorer les méthodes que les agriculteurs appliquent depuis plus de 20 ans maintenant, avec les grands animaux de ferme : il faut savoir travailler avec les méthodes permettant d'introduire et d'utiliser les bienfaits apportés par la variabilité génétique.

Je sais que cela est nouveau et contrevient, dans l'esprit de certains, à tout ce qu'on leur a appris depuis toujours. Ce sont les mêmes, sans doute, qui risquent de crier à la "bâtardisation".

Mais quand cela va dans le bon sens et est profitable aux animaux et aux éleveurs, pourquoi ne pas chercher à le comprendre et à le mettre en oeuvre ?

Il n'est pas question de tout croiser n'importe comment évidemment.
De nombreux scientifiques estiment que si dans une race, le nombre de sujets de moins de 7 générations de croisement de retours, est limité à 12%, la race continuera à être parfaitement homogène et stable et qu'au contraire, elle sera "revitalisée".
Bref, ce que nos ancêtres savaient par observation et empirisme, les vétérinaires et ingénieurs agronomes modernes, l'ont expliqué par la notion de "variabilité génétique".

Certains vont alors demander si toute consanguinité est condamnable. La réponse est non, car la consanguinité est neutre : elle fixe les caractères. Simplement, comme vous ne connaissez pas tout le génome de chacun de vos pigeons, il vaut mieux l'éviter. Frère x soeur est à éviter en premier lieu. Idem cousins x cousines. Si vous êtes certain qu'il n'y a pas de tares et souhaitez fixer un ou plusieurs caractères très intéressants, vous pouvez pratiquer l'élevage en lignée, c'est à dire père x fille puis petite-fille, éventuellement arrière petite fille, etc. Ou l'inverse mère x fils, petit-fils, etc.

Mais alors comment faire pour introduire de la "variabilité génétique" dans une race de pigeon ?
Je dirais que j'ai vu depuis une dizaine d'années, certains éleveurs de volailles le faire très bien. En réalité depuis qu'internet a diffusé et popularisé les connaissances de base sur la génétique.
Il faut avoir pour objectifs d'introduire un (et si possible plusieurs) caractères intéressants d'une race proche ou voisine. Par exemple, une nouvelle couleur. Bien évidemment, on choisit un animal d'un autre race qui est déjà très performant et sans tare, sinon, c'est voué à l'échec. Déjà, au minimum, bonne santé et bons parents. On demande ou on étudie comment se transmet cette couleur et on fait un schéma d'accouplement sur plusieurs années. Il n'est pas interdit de demander conseils sur internet aux bons spécialistes de la génétique.
J'ai vu par exemple apparaître de nouvelles couleurs chez les poules brahma, les araucana, les orpington, etc.

Chez les pigeons aussi, certains éleveurs ont tout compris. J'ai vu de nouvelles couleurs apparaître chez les dragons, les lynx, les triganini de Modène, les Modène anglais, les Têtes colorées de Brive, les Bouvreuils/Gimpel, etc. Et j'ai lu avec grand plaisir, dans la revue colombiculture de décembre 2017 un très bon article sur Christian MACHURON, qui explique comment il a pratiqué pour avoir de nouvelles couleurs dans ses Mondains, qui, souligne t-il, n'ont pas de problème de prolificité.

La clé du secret est là.


 M. EGLIN

 

 

 

 

proposition_pub2.jpg