GenetiqueDe la variabilité génétique en aviculture


Depuis plus de vingt ans, le monde des éleveurs de grands animaux de ferme, mais aussi de chiens et de chats s'est saisi à bras le corps du problème du maintien de la variabilité génétique à l'intérieur des races d'animaux.

Il y a eu une prise de conscience quand on s'est aperçu que, parfois, pour certaines races, les éleveurs faisaient couvrir leurs femelles par le même étalon, bien évidemment champion (de beauté ou encore de course pour les animaux de sport).
Il se pouvait alors que la moitié, voire plus, des jeunes de l'année d'une race aient le même père, ceci réduisant considérablement la variabilité génétique au sein de cette race.

« Où est le problème ? », me direz-vous...

Le problème est que, si une sensibilité à une maladie, une tare ou un défaut est présent chez le père, il va se retrouver très rapidement dans un maximum d'individus de la race.
Ceci accréditera l'idée, déjà diffusée par les soi-disant protecteurs radicaux, anti-animaux de race, que les animaux de race sont fragiles.

La consanguinité sera condamnée, comme la mère de tous les maux, alors qu'en réalité, elle est neutre. Elle fixe juste les caractères. La consanguinité, si elle est correctement employée, selon les méthodes qui ont fait leurs preuves et qui s'apprennent, a des effets positifs d'amélioration.
Cependant, la consanguinité ne peut avoir des effets positifs que si elle est conjuguée avec le souci constant de maintenir la variabilité génétique au sein d'une race.

« Qu'est-ce que la variabilité génétique ? » me direz-vous.

Pour rester simple, elle peut être définie comme le soin de faire reproduire un maximum de reproducteurs d'origines différentes, voire d'origines éloignées, même si ces reproducteurs peuvent parfois, ne pas présenter tous les critères ou tous les critères parfaits du standard de la race.

Nos ancêtres, jusqu'au 19 ème siècle, connaissaient une ou plusieurs races locales, qu'ils différenciaient surtout par la couleur. Le concept de la race n'était pas toujours très clairement défini pour eux.
Ce sont les actions de détailler sur papier les caractéristiques d'une race au sein d'un standard et de ne sélectionner que les animaux répondant à ces critères, qui ont homogénéisé les populations animales locales et fait émerger le concept de race.

Pour presque tous, aujourd'hui, le mot « race » est synonyme d'homogénéité absolue.
Dans ce contexte, prôner le maintien de la variabilité génétique au sein d'une race peut ne pas être compris du plus grand nombre, pour qui, sélectionner, c'est homogénéiser.
Il est toujours difficile d'aller à contre-courant et de prêcher des idées nouvelles.
En général, au début, elles dérangent jusqu'à ce qu'on se rende compte qu'elles sont bonnes.

Il est donc nécessaire de prendre des exemples concrets pour essayer de faire comprendre tous les bénéfices qu'il y a à maintenir la variabilité génétique au sein des races.

Certaines races de bovins ont été à partir des années 1960, à tellement faibles effectifs, qu'une équipe de l'Institut de l'Élevage, dirigée par Laurent Avon, a été missionnée pour essayer de les sauvegarder.
L'essentiel du travail a été principalement de recenser tous les individus restants et de construire des plans d'accouplements, permettant de faire reproduire sur plusieurs dizaines d'années des animaux peu ou pas apparentés, en tout cas ayant le moins d'ancêtres communs.
Il était particulièrement important d'essayer de faire reproduire un maximum de mâles existants.

Dans ses écrits récents sur la sélection en élevage avicole amateur, le Docteur vétérinaire Thierry DETOBEL, indique quasiment la même chose et souligne l'importance d'essayer de conserver un maximum de mâles d'origines différentes, l'idéal étant de pouvoir élever en couple.

Réfléchir, c'est souvent complexifier les idées simples.
Sélectionner des animaux comme le décrit un standard, c'est simple. C'est même d'autant plus simple qu'on est aidé par des juges qui attribuent des notes qui orientent la sélection.
Sélectionner des animaux beaux, c'est simple. Il n'y a qu'un seul critère.
Mais sélectionner des animaux beaux, productifs et en bonne santé, c'est plus compliqué car il y a trois critères à sélectionner.

On entend souvent les agriculteurs ou les éleveurs professionnels critiquer les animaux de basse-cour de race, qu'ils qualifient « d'animaux d'ornement improductifs », alors que certaines races étaient, il n'y a pas si longtemps, des animaux de rente.
Par exemple, le pigeon texan qui était, après la seconde guerre mondiale, le pigeon de chair le plus répandu. Il a été sélectionné ensuite sur des critères de beauté très discutables : à savoir le cou fin et le tour de l'oeil pas rouge. On tend même parfois vers l'hypertype avec des cous trop fins. L'essentiel que sont la productivité et la santé, est passé au second plan alors que ces deux critères devraient être au premier plan.
Aujourd'hui, un éleveur qui obtient six petits d'un couple de texans est content, alors que ces pigeons devraient produire au moins 14 jeunes par an.

Les Allemands, qui ont souvent une longueur d'avance sur les Français (ce qui est plus facile car ils sont dix fois plus nombreux en aviculture, il faut le reconnaître) ont réfléchi à ce problème et ont avancé des solutions.
Quand on visite l'exposition de Hanovre, par exemple, on peut voir des volières de volailles (Amrock, Leghorn, New Hampshire, mais aussi certaines races locales) qui ont sur la cage un second carton faisant apparaître la productivité, comme le nombre d'œufs pondus en tant de mois ou encore la masse atteinte à tel âge. Ce sont des élevages sélectionnés qui n'ont pas de problèmes pour écouler leur production annuelle. Par leur sérieux, ils prouvent leurs performances et leurs animaux n'ont rien à envier aux souches industrielles, avec un attrait supplémentaire : ils sont beaux en plus d'être productifs.
Il serait bien que nous puissions nous en inspirer pour faire la même chose en France.

Revenons à l'aspect santé. En ce qui concerne les volailles et les lapins, si nous pouvons maintenir plus de mâles qu'un seul par élevage, ce sera un bon début. Il en faut un minimum de deux, ne serait-ce qu'au cas où il arriverait quelque chose au premier.
L'idéal est d'élever en couple (ou case individuelle pour les mâles, dans lesquelles on introduit la ou les poules).
Dans ces conditions d'élevage, il peut être intéressant de faire reproduire des animaux dits de travail, c'est à dire des animaux qui ne sont pas forcément parfaits, mais qui ont d'autres qualités.
Dans une nichée, il est facile de repérer le coq le plus fort. En général, il n'a pas de problème de santé. Même s'il a un petit problème de crétillon, il n'est peut-être pas à sacrifier. Il faut le faire reproduire une année pour voir quels seront les résultats.
A l'inverse, il ne faut jamais faire reproduire les animaux fragiles, même s'ils sont très beaux.

Les éleveurs de chiens ont réussi à éliminer de beaucoup de races un grand nombre de maladies génétiques, grâce aux analyses ADN.
Les éleveurs de volailles et lapins ne peuvent pas y recourir car le coût est élevé.
Essayer de rechercher la variabilité génétique est donc l'arme de défense la plus facile à employer par l'éleveur amateur.

Quand une race a beaucoup de couleurs compatibles entre elles, maintenir la variabilité génétique par croisements de certaines couleurs est aisé à réaliser. Par exemple, croiser des poules Cochins bleues à M. X avec des poules Cochins noires à Mme Y. Auparavant, il faut bien demander à M. X et Mme Y si leurs volailles ne sont pas apparentées.
Bien entendu, tout éleveur sérieux devrait avoir un carnet d'élevage recensant les reproducteurs, leurs origines et leurs résultats et pouvoir vous les montrer.

Il y a également des erreurs qui ne devraient pas être commises par les commissions des standards au niveau national ou européen.
J'ai beaucoup de respect pour le travail formidable effectué par l'Entente européenne d'aviculture, que j'admire.
Cependant, lorsqu'il y a des décisions qui contreviennent au respect du maintien de la variabilité génétique, il faut les mettre en évidence et demander à les modifier.

Je vais prendre un exemple simple.
Sauf erreur de ma part, j'ai lu que l'Allemagne avait exigé que la phénix naine ne soit désormais admise qu'avec les pattes sombres (donc les pattes vert-saule ou jaunes ne sont plus acceptées).
Le pays d'origine de la PHENIX est le JAPON.
Là-bas, toutes les couleurs de tarses sont admises car seul compte la qualité de la plume qui doit être longue au niveau de la queue.
Une naine suit la logique d'une grande.
Éliminer toutes les autres couleurs de tarses que bleues ou sombres est une décision contraire au principe de maintien de la variabilité génétique au sein même d'une race.
Tout un pool génétique intéressant va être éliminé et perdu à jamais.
Il y aura des répercussions graves qui se traduiront par un affaiblissement de la santé des souches de phénix.
Même si certaines souches de phénix naines ont été créées en Allemagne à partir de la Naine allemande, cela ne donne pas le droit de contrevenir à un grand principe que chacun doit garder à l'esprit et qui est celui du maintien de la variabilité génétique au sein d'une race.
En effet, ce maintien de la variabilité génétique est un élément essentiel du maintien de la biodiversité.

En ce sens, la définition actuelle d'admission d'une nouvelle race qui doit se distinguer d'une autre race par au moins trois critères est erronée et dangereuse.
Il existe de nombreuses races qui ne diffèrent que par un seul critère apparent.
Si nos ancêtres avaient appliqué cette règle, un très grand nombre de races anciennes n'existeraient pas aujourd'hui, ce qui serait bien dommage.
Par exemple, la Crèvecoeur et la Le Merlerault, la Caussade et la Bresse-Gauloise, la Faverolles et la Meusienne, etc.
Il faut arrêter d'être champion du Monde pour s'asphyxier et se couler tout seul.
La mauvaise santé de notre économie et de nos emplois s'explique, pour une large part, par cette mauvaise manie de l'ultra-réglementation qui asphyxie tout.

Heureusement, il y a des éleveurs, qui, seuls, ou parfois guidés et conseillés par des ingénieurs agronomes, ont su mettre en place de bonnes pratiques pour sauver certaines races menacées.
Elles peuvent servir d'exemple.
Le croisement hors la race est tabou.
Il ne s'agit pas de faire n'importe quoi.
Le croisement hors la race doit se faire une seule fois pour introduire de la diversité et des gènes intéressants.
Ensuite, il y a des croisements de retour dans la même race sur au moins sept générations.
C'est ainsi que le Baudet du Poitou a été sauvé de la disparition par croisement avec des ânesses portugaises de grand gabarit.
Ce que les éleveurs de grands animaux de ferme savent faire, les éleveurs de petits animaux de ferme devraient le savoir aussi.

Il faut prendre au départ des races proches.
Par exemple, pour casser une trop forte consanguinité chez le pigeon Tête de Moine de Majorque (aujourd'hui appelé Vol catalan à tête de Moine), due à un trop faible nombre d'éleveurs, j'ai pris une autre race méditerranéenne de même taille : le pigeon Triganino de Modène.
Un seul croisement a suffi pour faire passer la couleur « bleu andalou » du Triganino chez le Vol Catalan. Comme le bleu andalou est semi dominant et se travaille avec le noir, c'est très facile d'obtenir rapidement de bons résultats.
De la même manière, j'ai fait passer la couleur « réduit d'intensité » et le « vol blanc » du Triganino au Vol Catalan à tête de moine.

Il y a des croisements qui sont plus longs à mener, mais tout aussi nécessaires pour régénérer une race à faibles effectifs.
Je connais un ami éleveur qui a régénéré des poules d'Alsace doré saumoné à partir d'Appenzelloises barbues doré saumoné. Il a fallu enlever la barbe et travailler la tête.
Mais le résultat est là et récompense de tous les efforts.

Je connais également un éleveur de poules marans qui a pour base deux grands types de souches :
1°) Des animaux parfaits en phénotype, c'est à dire d'apparence extérieure
2°) Des animaux qui pondent des œufs les plus foncés, même s’ils ont des petits défauts de plumage ou de crête.
En mariant des animaux des deux souches, il arrive à des résultats excellents tout en conservant une grande variabilité génétique et donc une grande productivité.

En clair, juste maintenir une race ne suffit pas, car si elle est à trop faibles effectifs, le risque est très grand que la consanguinité devienne trop forte et que la santé des animaux s'affaiblisse.

Au sein de chaque race, il faut innover et réfléchir aux moyens de conserver, créer ou maintenir une bonne variabilité génétique.

Le principe essentiel de maintien de la variabilité génétique est un principe aussi important que le principe de lutte contre les hypertypes.

Ces deux grands principes doivent guider les éleveurs et les juges quand ils procèdent aux choix de sélection.


Jean-Emmanuel EGLIN

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