JP DigardLes militants de la « cause animale » connaissent-ils et aiment-ils vraiment les animaux ?


Depuis plusieurs années, il ne se passe pas de mois, voire de semaine, sans que la « cause animale » fasse la une des médias, sous la forme de documents chocs ou de pétitions, pour dénoncer des actes de maltraitance ou pour réclamer de nouvelles réglementations ou dispositions législatives en faveur des animaux. Si elle est souvent justifiée, cette compassion militante pèche aussi par des excès et des dérives tout aussi inacceptables que les abus qu’elle entend dénoncer. Quelles analyses peut-on faire de ces phénomènes ?

Le paysage animalier français et ses évolutions récentes

Depuis un demi-siècle, d’importants changements sont intervenus en Occident dans les relations humains-animaux. Le plus visible est une bipolarisation croissante entre, d’une part, les animaux de rente, dont le sort, comme celui de leurs éleveurs, s’est plus ou moins dégradé, et d’autre part, les animaux de compagnie, à l’inverse survalorisés et surprotégés.

ChatsL’évolution de la place et du statut des animaux de rente s’explique par le contexte de l’après-guerre, dominé par la nécessité de reconstruire l’économie du pays. Dans ce contexte, l’élevage traditionnel, familial et polyvalent de la France des années 1950 s’est peu à peu concentré (les éleveurs ne représentent plus aujourd’hui que moins de 1 % de la population française), il s’est intensifié (avec multiplication des élevages « hors sol » et/ou « en batterie ») et spécialisé (avec formation de « filières » distinctes bovins à viande/bovins laitiers, poulets de chair/poules pondeuses, etc.). Ces changements ont évidemment affecté les rapports éleveurs-animaux d’élevage, rapports qui sont devenus plus impersonnels, au point, parfois, d’entraîner du stress, tant chez les éleveurs que chez les animaux, soumis les uns comme les autres aux contraintes de la productivité et de la concurrence à l’échelle mondiale.

Durant la même période, la situation des animaux de compagnie a connu, elle, deux évolutions concomitantes. D’abord une évolution quantitative : en France, leur nombre a plus que doublé, passant de 30 millions en 1960 à 62 millions en 2014, comme a augmenté le nombre des foyers (aujourd’hui 53 %) qui en possèdent. Ensuite et surtout, une évolution qualitative, sous la forme d’un statut culturel profondément modifié : désormais omniprésents, les animaux de compagnie sont « aimés » avec ostentation ; de plus en plus « anthropomorphisés » (c’est-à-dire perçus et traités comme des humains), ils sont considérés comme des membres de la famille. À ce titre, ils font l’objet de toutes les attentions : rien n’est trop beau ni trop cher pour eux (la part du budget des familles qui leur est consacrée est égale à celle des transports en commun, avion et bateau compris, et le chiffre d’affaires de la filière correspondante dépasse en France les 4 milliards d’euros).

Entre les deux, existe une frange d’éleveurs, amateurs ou professionnels, d’animaux d’agrément et/ou appartenant à des races à faibles effectifs, frange certes minoritaire mais riche de diversité et de savoir-faire spécialisés, hélas souvent méconnus, voire ignorés ou méprisés.

Les évolutions qui viennent d’être évoquées se sont produites au sein d’une population française en majorité urbanisée ou « rurbanisée », en tout cas coupée de ses racines paysannes et de la culture animalière correspondante. Ce nouveau contexte socio-culturel a favorisé l’émergence du modèle « animal de compagnie » en modèle culturel hégémonique dans la mesure où il tend à englober d’autres catégories d’animaux : les animaux domestiques – les chevaux en particulier, de plus en pCarte boeufslus assimilés à des animaux de compagnie – et même la faune sauvage, que les peluches, les dessins animés et certains documentaires animaliers avaient déjà commencé à disneylandiser. Qui plus est, la diffusion du modèle de l’animal de compagnie, dont la caractéristique universelle est de ne servir à rien d’autre qu’à la compagnie de son maître, entraîne la propagation simultanée, dans une partie de l’opinion publique, d’un idéal de non-utilisation des animaux en général.

La protection animale, ses avatars et ses dérives

Bien qu’elle ne date pas d’hier – son origine remonte aux « amis des bêtes » de l’an X (1799) –, l’idée « animalitaire », de militer pour la défense des animaux comme d’autres, les « humanitaires », en faveur des humains, a connu elle aussi une mutation spectaculaire dans la seconde moitié du XXe siècle. Sa radicalisation actuelle résulte d’un glissement progressif de l’animalitaire à l’animalisme, c’est-à-dire de la notion de « protection animale » conçue comme un devoir de compassion de l’homme, à la notion de « droits de l’animal » ou, selon les courants, à celle de « libération animale » au nom de l’« antispécisme » (refus d’un traitement inégalitaire des espèces). Autre nouveauté : la cause animaliste est désormais défendue et promue auprès des autorités nationales et internationales par un lobbying à l’anglo-saxonne, extrêmement puissant, riche et organisé, ainsi, sur le terrain, que par l’activisme de groupuscules radicaux, parfois violents.

Dans le contexte social et culturel majoritairement urbain qui prévaut désormais, la stratégie du lobby animaliste consiste à se présenter comme le porte-parole d’une « majorité silencieuse » à qui il fait dire à peu près n’importe quoi et qui ne dément pas puisqu’elle est mal informée et qu’au fond, rien de tout cela ne fait partie de ses préoccupations principales que sont l’emploi, le pouvoir d’achat, le logement, la santé... Faute, donc, de démenti et a fortiori de résistance, l’idéologie animaliste s’est peu à peu érigée en une sorte de « politiquement correct ». En réalité, peu de consommateurs se montrent prêts à payer plus cher des produits d’animaux élevés autrement et il n’existe aucune preuve sérieuse de l’existence d’une « demande sociale » prioritaire d’amélioration du sort des animaux d’élevage. Cette prétendue « demande sociale » n’est en définitive rien d’autre qu’une fiction, construite par les mouvements animalistes eux-mêmes, au moyen d’événements montés de toutes pièces (comme cette « Déclaration universelle des droits de l’animal » de 1978, « adoptée » non pas solennellement à l’UNESCO, mais à la sauvette, dans le hall du siège de cette organisation à Paris), de sondages bricolés, d’utilisation de faux experts (personnalités médiatisées mais incompétentes sur les sujets animaliers) et de falsifications éhontées (« biens meubles », c’est-à-dire mobiles, du Code civil sciemment confondus avec des « meubles », tables ou chaises ; mise en avant des 98 % d’ADN identiques entre l’homme et le chimpanzé, en « oubliant » les 2 % de gènes codants qui font toute la différence, etc.). Telles sont les voies par lesquelles les associations animalistes tentent d’imposer leurs vues.

Or, en dépit d’un activisme tous azimuts, parfois violent, porté par l’effet amplificateur (mais factice) des réseaux sociaux, le mouvement animaliste s’avère en réalité ultra-minoritaire, comme le révèlent les sondages effectués (par le CREDOC notamment) selon des méthodes rigoureuses (questions n’induisant pas les réponses, portant sur les pratiques réelles, auprès d’échantillons représentatifs de la population, etc.), et peu représentatif de la majorité qu’il prétend représenter.

Par ailleurs, il faut bien mal connaître les animaux pour s’étonner des facultés cognitives et sensorielles que certains éthologues affectent aujourd’hui de leur découvrir ! Il faut souffrir d’une bien étrange cécité pour parler, comme les animalistes, de « l’Animal » au singulier, alors qu’il en existe une dizaine de millions d’espèces. Et il faut être totalement indifférent au sort des animaux pour réclamer, comme font les anti-spécistes, un traitement égal pour toutes les espèces : est-ce respecter tel ou tel animal que le considérer et le traiter pour ce qu’il n’est pas ? La vérité est en effet que la plupart des animalistes ignorent à peu près tout de la réalité des animaux et qu’ils sont, par conséquent, peu qualifiés pour plaider en leur faveur. Animés par une « éthique de conviction », que le grand sociologue allemand Max Weber opposait à l’« éthique de responsabilité » (soucieuse de ses conséquences), les animalistes sont uniquement préoccupés de l’idéal véganien et anti-spéciste de « libération animale » qui est le leur. Ce que veulent les animalistes, c’est priver l’homme des animaux, projet au demeurant totalement irréaliste et surtout calamiteux pour la trentaine d’espèces domestiques dont le sort est, depuis des millénaires, étroitement lié à celui des humains.

Symptomatique des errements de la pensée actuelle en la matière est la notion de « bien-être animal ». Traduction inexacte de l’anglais « animal welfare » ‑ « protection animale », à ne pas confondre avec « animal well-being » ‑, cette expression a été introduite en France dans les années 1970 par certains cercles de la recherche agronomique et zootechnique à des fins de « communication » : il s’agissait pour eux de rompre avec la réputation de fer de lance du productivisme en agriculture qui nuisait à leur image. Depuis, les milieux de l’élevage sont empêtrés dans cette notion dont tout le monde parle, mais que personne ne sait et ne saura jamais définir, sauf à devenir soi-même bœuf ou porc. Du fait de son flou persistant, le « bien-être animal » ‑ de quels animaux ? ‑ n’est désormais plus rien d’autre que le cheval de Troie de l’idéologie anti-spéciste de « libération animale ».

Évaluer et contrer le danger

Il faut au contraire ne pas craindre de dire la vérité, même si elle paraît à certains difficile à entendre :
   1) les animaux domestiques, aujourd’hui en Europe occidentale, manquent moins de traitements appropriés que de débouchés économiquement rentables et durables ;
   2) les débouchés sont, pour les animaux domestiques, des produits et des utilisations ;
   3) dans des systèmes d’exploitation dont l’intensification paraît inéluctable en raison du contexte actuel de mondialisation des échanges, d’accroissement de la population et de réduction de la surface agricole, il ne saurait y avoir d’élevage et d’utilisation des animaux domestiques sans contraintes pour ceux-ci ‑ ainsi, d’ailleurs, que pour leurs éleveurs et leurs utilisateurs. Le but à atteindre est donc de diminuer ou de rendre supportables ces contraintes, dans l’intérêt des animaux ‑ nous leur devons au moins ce respect ‑, aussi bien que dans celui des humains.

Or, à force, pour servir sa cause, d’accuser l’homme de tous les maux, l’anti-spécisme s’est mué en un spécisme anti-humain, en un anti-humanisme, qui mêle ainsi sa voix à celle d’autres idéologies plus ou moins nauséabondes, qui, comme lui, prolifèrent sur le terreau des ratés des démocraties et de la mondialisation, des inégalités et des conflits de toutes sortes. Certes, l’homme a beaucoup détruit, volontairement (par élimination inconsidérée d’animaux réputés prédateurs ou nuisibles, par introduction d’espèces invasives, etc.) ou involontairement (du simple fait de son expansion démographique). Mais l’objectivité oblige à reconnaître qu’il a aussi beaucoup protégé (réserves, parcs naturels, etc.) et même produit de la biodiversité (en créant de multiples races d’animaux et variétés de végétaux domestiques).

La seule manière réaliste d’envisager la question de nos rapports aux animaux consiste donc à se poser la question suivante : qu’est-ce que l’homme (entendu comme espèce zoologique, c’est-à-dire en y incluant les hommes futurs) a intérêt à faire ou à ne pas faire aux animaux ? La réponse à cette question est : changer ou améliorer ce qui peut l’être, certainement ; mais, tout aussi certainement, ne pas le faire en réponse à la pression animaliste.

ChimpanzeEn effet, en se concurrençant, les associations animalistes se livrent à une surenchère qui entraîne leurs propres partisans dans un engrenage du « toujours plus » qui pousse les végétariens à devenir végétaliens puis véganiens, et l’antispécisme à mettre en accusation et à diaboliser l’Homme, et à se muer ainsi en un spécisme antihumain. De sorte qu’après l’introduction des animaux dans le Code civil en janvier 2015, on peut se demander quelle sera la prochaine étape : la libération des animaux réclamée par le philosophe australien Peter Singer (Animal liberation, 1975) ou leur admission parmi nous en tant que concitoyens prônée par deux philosophes canadiens (Sue Donaldson & Will Kymlicka, Zoopolis. A political theory of animal rights, Oxford University Press, 2011) ? L’expérience montre en effet que toute concession faite, tout geste accompli dans le sens des animalistes, loin de modérer leurs exigences, est au contraire considéré par eux comme un gage, comme un précédent sur lequel ils s’appuient et dont ils tirent argument pour soutenir ou introduire de nouvelles revendications.

Pour rester dans le domaine du raisonnable, la question qui se pose est, non pas celle d’illusoires droits des animaux, mais celle de nos devoirs d’humains envers eux. Plus précisément, la protection que nous devons aux animaux (ou du moins à ceux qui ne représentent pas, dans certains contextes, une menace avérée) découle d’un élémentaire devoir de solidarité envers nos descendants. Nous ne devons aucun droit aux animaux en tant qu’individus, sensibles ou non. La seule protection des animaux qui s’impose à nous, car la seule vitale à grande échelle et dans la longue durée, est celle qui concerne les populations animales, espèces naturelles ou races domestiques, dont la disparition entamerait la biodiversité dont notre avenir commun dépend en partie. À cet égard, il faut aussi savoir que la sauvegarde de la biodiversité passe par la régulation voire l’éradication de certaines populations animales : espèces invasives, espèces inconsidérément protégées dont la prolifération représente une nuisance (cormoran, loup...). Elle passe aussi par la boucherie chevaline sans laquelle les races de chevaux de trait seraient condamnées à disparaître à plus ou moins brève échéance.

Tout le reste n’est que balivernes pour philosophes du dimanche.


Jean-Pierre Digard est zoologue et anthropologue, directeur de recherche émérite au CNRS et membre de l’Académie d’Agriculture de France. Il est l’auteur de nombreux travaux sur les animaux domestiques et les éleveurs, de France et du Moyen-Orient principalement.


 

 

 

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